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fiction

  • La roue.

    En ouvrant les paupières, j’ai espéré follement durant un instant,  ne plus être ici. Comme à chaque fois que je m’extirpe de mon sommeil peuplé de ces rêves, pâles copies de ma vie d’avant. J’ai jeté un œil par l’ouverture, dans le plastique vert pomme dont est composé mon abri, rien n’avait changé. Tout était pareil. Désespérément idem.

    Avant j’étais facteur. A vélo. J’aimais ma tournée et mes habitudes. Voir la vieille Mme Carter m’attendre avec impatience. La faire sourire avec une carte postale de ses petits enfants ou entre apercevoir un fugace instant,  sa déception de n’avoir que des publicités. Croiser le père Monroe avec son sachet de chouquettes et sa mâchoire vide de fausses dents,  parce que trop chères à s’offrir sans mutuelle. Les enfants de l’école maternelle et primaire qui jouent à la balle au prisonnier ou à la corde à sauter dans la cour de récréation. Sans oublier Mademoiselle Madison, la jolie fleuriste que j’avais tenté de séduire avant d’apprendre qu’elle avait une relation avec la barmaid du PMU, la fille Buren, ce dont son vieux père ne se doutait pas, mais ce qui n’était un secret pour personne au village. J’aimais mon rôle, ma place dans cette communauté. D’autant plus que je n’ai que rarement eu le déplaisir d’apporter de mauvaises nouvelles. Comme si cette population perdue au fin fond d’un vallon fertile était béni des Dieux. Moi je venais de la grande ville entourée d’usines agroalimentaires où ça pue tout le temps le cadavre de poulet. J’avais espéré cette mutation avec une ferveur teintée par la crainte de ne pas être accepté, de rester l’étranger. Une semaine après avoir intégré mon poste, j’avais déjà oublié cette angoisse tant tout à chacun m’avait réservé le plus bel accueil.

    Tout cela me parait si lointain maintenant.

    Assis dans les copeaux de bois dont le contact m’est de moins en moins désagréable du fait de l’habitude, je repousse au fond de mon abri la chaussette géante qui me sert de lit et de couverture.  Il y a peu de temps que j’ai compris qu’il s’agissait d’une chaussette. Un jour où comme d’habitude, je m’embêtais à en mourir, je l’avais sorti de l’abri pour la secouer et la plier, en me disant qu’un peu de rangement me divertirait. J’avais alors remarqué qu’elle n’était pas droite comme un sac de couchage, la chose pour laquelle je l’avais prise au début. Ce constat m’avait finalement peu étonné compte tenu des circonstances de ma détention et à la fois rendu perplexe, qui pouvait bien avoir de si grands pieds ? Et de si grandes aiguilles à tricoter ? Car sans aucun doute, ma chaussette avait été faite main. Par de gigantesques mains.

    Comme toutes les fois, où je m’éveille, la petite gamelle jaune est remplie à ras bord de croquettes en forme d’épaisses pailles d’or à la framboise. Sauf qu’elles ne sont pas aussi délicieuses dans la mesure où elles ne goûtent rien. Ma réserve d’eau n’a par contre pas été renouvelée pour le moment, j’ai l’impression que c’est tous les deux ou trois jours que cela est fait. Par qui ? Je ne sais pas. Tout se passe pendant mon sommeil et sûrement à travers la grille en métal gris du plafond que je ne peux malheureusement atteindre (ce n’est pas faute d’avoir essayé). D’ailleurs, heureusement que je l’ai facile, le sommeil, car ici la lumière ne s’éteint jamais. Elle est blanche et puissante, la même qu’on utilise dans les blocs opératoires.  C’est tout du moins la comparaison qui me vient à l’esprit pour la définir.

    Et il y a la roue.  

    Comme le reste de mon nouveau territoire, elle est en plastique. D’un bleu turquoise qui s’harmonise parfaitement avec le vert pomme de mon abri. Le même vert que le sol sous les copeaux et que le bas des parois.  Avant que celles-ci ne se transforment en plexiglas transparent au travers duquel je ne distingue rien d’autre qu’un blanc rendu aveuglant par la lumière éclatante. 

    La roue.

    J’ai hésité quelques temps avant d’en faire, c’était au dessus de mes forces. Bien entendu pas de mes forces physiques : le vélo m’a sculpté des mollets parfaitement musclés et la nourriture bien qu’insipide, semble m’apporter tous les nutriments et vitamines nécessaires à ma santé. Je parle de ma force morale. Emprisonné sans aucune raison, sans aucun contact humain et sans autre chose que mon slip sur les fesses, avec cette roue à hamster géante … il ne faut pas avoir un quotient intellectuel extraordinaire pour comprendre que je suis considéré comme un animal domestique.

    Mais par qui ? Et pourquoi ?

  • Le blog hanté (2nd partie)

    [Précédemment ]

    Lisa ne répondit rien. Son visage était d’autant plus affreux à la lueur du rétro éclairage de l’écran.

    « Très peu de gens ont connaissance de son adresse. Certains parlent de site, mais d’autre prétendent qu’il s’agit du blog d’un être diabolique. Genre le bras droit de Lucifer. Tu vois ? »

    Dans un souffle, Lisa acquiesça, s’efforçant de ne pas paraître troublée. Elle avait toujours eu une sainte horreur des histoires relatives au surnaturel et l’au-delà. Un jour, alors qu’elle n’avait que sept ans et qu’elle était en vacances chez une tante dans le sud de la France, ses cousins un peu plus âgés, l’avaient conviée à une séance de spiritisme dans le grenier de la maison. Tous de mèche, ils lui avaient fait croire qu’ils étaient parvenus à entrer en communication avec un esprit, en faisant bouger du bout de leurs doigts le verre retourné au milieu du guéridon. Elle avait hurlé comme une possédée puis s’était évanouie dans sa propre urine, tant la peur l’avait saisie. Depuis et même si elle ne croyait pas vraiment en ces choses là, elle évitait soigneusement d’aborder le sujet du paranormal.

    « Mon frère Alan connait quelqu’un au Chili qui a réussit à visiter ce blog. Il a finit dans un asile de fous. Il ne cessait jamais d’hurler, attaché solidement à son lit par des bracelets en cuir. Les infirmiers ne voulaient même plus s’en occuper tant il invoquait sans cesse Satan, qui selon ses dires, lui rendait visite dans sa cellule capitonnée tous les soirs. Un jour, ils ont fait venir un prêtre catholique, en pleine nuit, sans prévenir le directeur de l’hôpital, pour tenter un exorcisme. Le prêtre a demandé de rester seul avec le malheureux qui portait alors une camisole de force. Les infirmiers ont entendu des cris atroces pendant des heures. On aurait dit des bruits de bêtes enragées m’a dit mon frère. Puis il y a eu un long silence. »

    Lisa, malgré son aversion pour le sujet, était pendue aux lèvres charnues de son amie. Son cœur battait à tout rompre, mais auprès d’elle, elle se sentait malgré son récit horrible, en sécurité. Elle pensait (à tort) pouvoir lui faire bien plus confiance qu’à ses débiles de cousins éloignés.

    « Les infirmiers ont attendus une heure, peut être deux avant d’aller voir. En fait aucun d’eux ne voulaient y aller tellement ils avaient la trouille. Et puis finalement, ils ont décidés de tous s’y rendre. Tu sais ce qu’ils ont trouvé ? »

    « Non. » La voix de Lisa était blanche et chevrotante.

    « Le dément portait toujours sa camisole. »

    « Et le prêtre ? » réussit-elle à articuler.

    « Mort. Son crucifix planté dans le cœur. »

    Lisa était gelée par une chair de poule tenace. Elle faillit pousser un cri mais réussi à se contenir.

    « Alan m’a aussi expliquée l’histoire d’une femme aux Etats Unis qui a lu le blog hanté. C’était une chercheuse à l’université de Harvard. Elle faisait une thèse sur les légendes urbaines, un truc dans le genre. Et elle a réussi à consulter le blog hanté ! En fait, elle ne vint pas à son travail pendant plusieurs jours, ce qui inquiéta ses collègues. L’un d’eux finit par se rendre chez elle et la retrouva prostrée devant son ordinateur éteint. Le disque dur avait été complètement effacé, impossible donc de consulter l’historique de navigation. Mais grâce à des notes retrouvées sur un bloc dans son bureau, il fut établi qu’elle avait trouvé le blog du diable. Le blog hanté.»

    « Quelle horreur … »

    « Attends ce n’est pas fini. Quand ils l’ont retrouvée, ses cheveux noirs étaient blancs comme de la neige. Et elle était aussi devenue aveugle et muette. Les examens médicaux qu’elle a subit à l’hôpital n’ont servi à rien. Elle était comme une grosse légume, incapable de marcher, manger, ou de savoir quand il était temps qu’elle se rende aux toilettes. Elle a été placée par sa famille dans une maison de repos. Pendant des années, il ne s’est rien passé de particulier. Elle était dépendante à 100% voilà tout. Mais 13 ans après sa visite du blog hanté, il est arrivé un truc effroyable… »

    « Quoi ? Quoi ? » Demanda Lisa elle-même étonnée par son envie de connaître la fin de cette histoire.

    « Et bien, en fait, un matin, en arrivant, le directeur de l’établissement a retrouvé tous les malades ainsi que le personnel médical de nuit pendus dans le parc. Il y avait environ cinquante personnes dans les arbres. De vieux chênes centenaires. Sauf la femme aveugle et muette aux cheveux blancs. Elle était dans son lit et dans sa merde, comme d’habitude. Au début, le directeur n’en a pas cru ses yeux et a pensé qu’une bande de tueurs fous avait attaqué la maison de repos. C’est quand il a regardé avec la police, les enregistrements de la vidéosurveillance qu’il a cru devenir dingue à son tour… car c’était elle qui avait tué tous ces gens. »

    « Putain arrête, je vais me pisser dessus. »

    Anna prit la main de Lisa pour la rassurer. Un geste sincère pour une fois. Elle avait eu envie de l’effrayer mais ne pensait pas que toutes ces sornettes qu’elle inventait au fur et à mesure auraient un tel impact sur sa copine. Malgré ce bon sentiment, elle ne put s’empêcher de continuer son histoire, sûrement elle-même fascinée par ses propres paroles.

    « La femme fut arrêtée et trainée devant la justice. Mais vu son état physique et psychologique, elle ne fut pas condamnée à la peine de mort. Et curieusement les images des caméras de sécurité disparurent. Faute de preuve et reconnue incapable, elle fut donc de nouveau internée, mais cette fois dans un établissement psychiatrique sécurisé. Personne de l’équipe soignante ne voulait s’en occuper. Pour tous elle était un monstre bien sûr. Et un jour, on ne sait pas comment, car elle était en permanence attachée aussi bien à son lit, qu’à son fauteuil roulant, elle disparut. »

    « Putain de bordel, je te jure j’en peux plus tellement j’ai peur. »

    « On essaye ? »

    « De quoi ? »

    « Bin de le trouver ! »

    « Arrête t’es complètement folle… »

    Mais déjà les doigts d’Anna courraient sur le clavier. Lisa s’écarta de son amie, de l’ordinateur et son écran. Elle avait froid, elle tremblait, elle avait peur.

    « Oh j’ai un résultat unique ! » s’exclama joyeusement Anna.

    Elle cliqua en regardant du coin de l’œil sa copine. Elle allait lui dire que ce n’était que des salades. Dans un instant. Quelques secondes à peine. La bonne blague qu’elle venait de lui faire là.

    L’ordinateur peina un peu à charger la page intitulée « le blog hanté ». La bougie senteur fraise vacilla au même instant et s’éteignit. Ne resta que la lueur spectrale de l’écran. Lisa s’était trainée à reculons sur les fesses jusqu’à la porte à persiennes de la penderie. Ses yeux écarquillés sur son amie de profil, absorbée par la barre des tâches et l’avancement du téléchargement.

    « Ca y est. » dit-elle en se tournant vers Lisa.

    Mais Lisa ne l’entendit pas vraiment. Une main avait jaillit de l’écran. Une main véritable et bien réelle au bout d’un bras sale. L’odeur du souffre s’était répandu instantanément dans l’atmosphère. Anna ne vit rien et se dit en elle-même que Lisa était vraiment la pire des trouillardes. Puis la main l’agrippa à la gorge, l’empêchant d’hurler et l’attira vers elle au travers de l’ordinateur dans lequel elle disparut.

    Lisa hurla puis s’évanouit.

    L’électricité fut rétablie dans le quartier résidentiel quand l’ordinateur d’Anna s’éteignit, à court de batterie, et pendant que Monsieur Dame faisait basculer sa femme sur l’immense lit à baldaquin de la luxueuse suite du palace. Ils firent l’amour avec fougue. Trois fois. Le lendemain matin, ils déjeunèrent dans le jardin d’hiver, un sourire complice et rêveur sur les lèvres. Peu avant onze heures, ils quittèrent l’hôtel chic.

    A l’approche de leur domicile, ils remarquèrent les nombreuses voitures de police et les deux  véhicules de pompier. Un agent les arrêta à proximité de leur maison. A sa demande, ils déclinèrent leurs identités. Il leur demanda alors de les suivre et les fit entrer à l’arrière d’une fourgonnette banalisée où un homme moustachu sans âge les pria de s’asseoir quelques instants avec lui.

    « Mais que se passe-t-il ? » demanda Monsieur Dame d’une voix anxieuse et serrant contre lui son épouse inquiète.

    « Madame Dame. Monsieur Dame. Je suis l’inspecteur divisionnaire Codis. J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre fille Anna a été retrouvée morte dans l’armoire France Télécom de votre rue. Elle porte des marques de strangulation. Des examens plus approfondis nous dévoileront si elle a subit d’autre sévices. Toutes mes condoléances. »

    Les parents d’Anna s’effondrèrent l’un sur l’autre. Les larmes jaillirent. Malgré l’hébétement et la soudaineté du drame, Monsieur Dame réussit à articuler le prénom de Lisa dans un mode interrogatif.

    « Lisa boulet est actuellement dans le coma et présumée innocente, mais il semblerait qu’elle ne soit pas étrangère au meurtre de votre fille. Nous l’avons retrouvée dans la penderie, inconsciente, mais ses pieds étaient sales et selon les premières constatations de l’expertise médico-légale, ses empreintes se trouveraient sur le cou d’Anna et sur l’armoire France télécom. » répondit l’inspecteur divisionnaire Codis.

     

     

     

     

    Epilogue.

    Les cendres d’Anna furent dispersées au Chili où Monsieur et Madame Dame rejoignirent leurs fils et s’installèrent définitivement après le meurtre.

    Lisa resta 13 ans dans le coma.

    Un matin, l’infirmière qui avait l’habitude de s’occuper d’elle entra comme de coutume dans sa chambre. Elle avait disparu. Une odeur de brûlé flottait dans la pièce.

    A ce jour, elle n’a jamais été retrouvée. Les soupçons portés sur sa famille furent rapidement balayés.

    Dans le moteur de recherches Google, si on saisit les mots « blog hanté » ont obtient deux millions six cent mille résultats.

     

  • Le blog hanté. (1ere partie)

    « Les filles ? Nous allons partir ! »

    Madame Dame se tenait au pied de l’escalier dans le vestibule, une main aux ongles vernis de carmin profond posée sur la rampe en bois blanc. Ses cheveux d’un roux flamboyant étaient pour l’occasion relevés en un chignon fouillis et vaporeux ;  ainsi les perles que son mari lui avait offert pour leurs 10 ans de mariage,  mettaient en valeur la finesse de son cou et son port de tête gracieux. Le drapé de sa robe de soirée vert émeraude soulignait l’harmonie que son corps avait conservée malgré les années grâce à deux séances hebdomadaires de gymnastique suédoise. Les sandales à hauts talons dont les brides s’enroulaient autour de ses chevilles, finissaient de parfaire avec élégance sa silhouette.

    A ce moment précis, Monsieur Dame revint de la voiture dans le coffre de laquelle il venait de déposer, à l’insu de sa femme, une petite valise contenant leurs affaires de toilette. En la préparant, il avait estimé inutile d’y ranger leurs pyjamas. Quand il poussa la porte d’entrée vêtu de son smoking haute couture, il ne put qu’admirer sa beauté. Un large sourire se dessina sur son visage aux traits réguliers. Il était certain qu’elle serait enchantée de la surprise qu’il avait préparée pour son anniversaire avec la complicité de sa fille Anna. Après le ballet russe, ils iraient souper dans ce prestigieux restaurant quatre étoiles. Puis au lieu de regagner la maison, il la conduirait dans le plus beau palace de la ville où il avait réservé une suite pour la nuit. Rien n’était trop beau pour l’amour de sa vie.

    Ils s’étaient rencontrés vingt quatre ans auparavant, lors d’un accident de la circulation. Un camion chargé de plusieurs tonnes de clémentines corses s’était retourné sur l’autoroute et l’avait bloquée plusieurs heures. Le chauffeur s’en était sorti indemne, la plupart des fruits aussi et malgré leur abondance sur la chaussée aucune victime n’avait été déploré. Il avait fallu toute la matinée aux forces de l’ordre pour ramasser la récolte et permettre aux automobilistes de repartir. C’est dans ce contexte extraordinaire qu’il avait repéré ses yeux bleus clairs et sa chevelure de coucher de soleil. Il n’avait pas hésité à l’aborder en lui offrant une clémentine, qui avait roulé jusqu’au pied de sa voiture, stoppée à quelques mètres de la remorque allongée en travers du tronçon. Elle avait tout de suite été sous son charme. Comme une évidence. Rapidement mariés après cet accident coloré, ils avaient eu un fils, Alan, aujourd’hui expatrié au Chili et Anna.

    « Les filles ? Dépêchez vous de descendre, nous allons finir par être en retard ! » Cria de nouveau Madame Dame dans la cage d’escalier à l’attention de sa fille et de sa copine Lisa, venue pour l’occasion passer la nuit à la maison.

    Les deux adolescentes apparurent enfin sur le palier du premier étage, affichant une moue qu'on ne sait faire qu'à quatorze ans. Celle qui signifie que tout est ennui, surtout les parents. Anna avait hérité du physique avantageux de sa mère. Sa copine Lisa en revanche, n'avait pas été gâtée par la nature : rondelette, cheveux gras et filasses, vilaine peau, appareil dentaire et un nez à signer sur le champ un crédit pour lui payer une rhinoplastie. Anna n'avait naturellement pas besoin d'un tel faire-valoir à un âge où séduire est une préoccupation primordiale. Cependant, elle savourait assez cyniquement l'atout que sa compagnie lui procurait : la garantie que les garçons ne regardaient qu'elle, mais aussi la confiance qu’elle inspirait à ses parents et lui permettait de ne pas toujours se trouver à l’endroit où elle prétendait être. Elle était son meilleur alibi.

    Lisa lui vouait en retour un culte à en faire pâlir un chef religieux et les scientologues. Cet amour effrayant lui faisait pardonner toutes les crasses et les méchancetés d'Anna, qui savait cruellement souffler le chaud et le froid pour la retenir, malgré son attitude ambivalente. Elles se connaissaient depuis l’école primaire, mais ne se fréquentaient en réalité, que depuis l’entrée au collège, où un peu perdues dans un nouvel établissement, elles avaient été, l’une pour l’autre, un visage connu et rassurant.

    « Nous y allons. Une pizza au fromage décongèle sur le comptoir de la cuisine. Faites attention avec le four, n'oubliez pas de l'éteindre quand vous aurez terminé. Et vous n'invitez pas de garçons ! Me suis-je bien fait comprendre ? » Gronda Monsieur Dame qui n'avait qu'une confiance relative en sa fille et les adolescents en général.

    «Oui Papa ! »

    «Oui Monsieur ! »

    S’empressèrent-elles de répondre en souriant d'une façon qu'elles espéraient angélique mais pas au point d'avoir cet air de se moquer, qui déplait tant aux adultes.

    Après les dernières recommandations d’usages et un clin d’œil échangé entre le père et la fille dans le dos de la mère, les parents s’en allèrent ; et les deux copines, le nez collé à la fenêtre, regardèrent les phares disparaître dans l’allée de la résidence pavillonnaire cossue.  

    Certaines d’être enfin seules, elles se précipitèrent dans la chambre d’Anna. Les murs étaient recouverts de posters de vampires et de publicités pour produits de luxe, arrachées des magazines féminins de Madame Dame. Il y régnait un joyeux désordre d’habits abandonnés en boule sur la moquette beige, de cahiers de cours en pile instable sur le bureau, de tubes de gloss et de vernis à ongles en pagaille sur la coiffeuse en rotin blanc.

    Anna ouvrit sa penderie pleine à craquer et exhuma de derrière des boîtes à chaussures un pack de bières tièdes à la téquila. Elle en donna une à Lisa qui hésita un instant à l’accepter, pour finalement porter le goulot de la bouteille à ses lèvres. Elles discutèrent un peu des derniers ragots du collège en consultant Facebook, quand à vingt heures trente précise, Anna ordonna à son amie d’aller préparer le dîner, tandis qu’elle se connectait à Skype pour joindre son petit copain.

    Lisa n’opposa aucune résistance face à cet ordre. Elle n’aimait pas vraiment Kévin, ni savoir qu’Anna lui montrait ses seins face à la webcam, sans être certaine qu’il n’était pas en compagnie d’autre garçons bien planqués hors du champ pour apprécier le spectacle. Car Anna avait une très belle poitrine, qu’elle admirait parfois à la dérobée dans les vestiaires de la piscine ou du gymnase avant les cours de sports.

    La pizza fut cuite en une vingtaine de minutes, le temps pour elle d’explorer la salle de séjour, ses nombreux bibelots de prix et les titres sur les tranches des livres soigneusement alignés dans la bibliothèque. Elle vida sa bière dans l’évier, incapable de la finir et fit couler un peu d’eau pour que personne ne le remarque. Elle fut tenter d’appeler Anna comme Madame Dame l’avait fait plus tôt au pied des escaliers, mais elle s’abstint, sachant pertinemment qu’elle pourrait mal réagir d’être interrompue au milieu d’une pause sexy prise exprès pour cet abruti de Kévin.

    Elle patienta encore un quart d’heure, quand enfin Anna la rejoignit.

    « J’ai fait l’amour sur internet ! » s’écria-t-elle ravie.

    « C'est-à-dire ? » lui demanda Lisa avec une mine circonspecte

    « T’es vraiment trop une gamine ! Mais bon si tu veux tout savoir, je me suis mise nue devant Kévin qui l’était lui aussi et on s’est masturbé ensemble… j’ai fini sous ses encouragements avec le manche de ma brosse à cheveux dans la chatte ! C’était trop bien ! Un jour tu verras, tu sauras ce que c’est qu’avoir un petit ami et de faire du sexe. C’est naturel de toute manière de faire ça pour un garçon qu’on aime. »

    Lisa ne répondit rien, abasourdie par la description. Depuis le temps qu’elles se connaissaient, Anna parvenait encore à la choquer, tout en l’excitant et en la rendant malheureuse à la fois.

    « T’imagines pas comment on a faim après l’amour ! Bon t’as préparé la pizza ? »

    Elle lui tendit une assiette avec une généreuse part recouverte de fromage fondu et elles dînèrent toutes deux devant une série américaine, où des acteurs de trente ans jouent des adolescents.

    Vers vingt deux heures, elles regagnèrent l’étage et se mirent en pyjama. Dans la salle de bain, d’un air innocent, Anna demanda à Lisa si elle n’avait pas un peu grossie. Elle en eut les larmes aux yeux mais tint bon devant son amie. Elles préparèrent la chambre pour la nuit en installant un matelas pneumatique au pied du grand lit d’Anna. Cette dernière lui expliqua qu’elle préférait dormir seule, mais que si elle avait été Kévin, les choses auraient été tout autrement. Lisa encaissa une fois de plus.

    Il n’était bien entendu par encore question pour les deux adolescentes de s’endormir, alors elles s’installèrent sur le tapis poilu au centre de la pièce et  commencèrent par consulter quelques sites consacrés à leurs idoles sur l’ordinateur portable d’Anna, recouverts de stickers roses et pailletés. Mais comme aucune mise à jour n’avait été faite depuis leur dernière visite plus tôt dans l’après midi, elles finirent rapidement par ne plus savoir quoi faire et s’ennuyer.

    Quand soudain, la chambre fut brusquement plongée dans la pénombre, à peine éclairée par l’écran de l’ordinateur qui bascula sur la batterie. Elles purent constatées, en regardant par la fenêtre, que tout le quartier était en proie à une coupure d’électricité.

    Lisa frissonna et replia ses jambes sous elle.

    « T’as peur du noir ? » lui demanda Anna tout en allumant une bougie parfumée à la fraise qui trainait sur sa commode.

    « Non. Non. »

    Anna vit dans ce flagrant mensonge une occasion de bien s’amuser aux dépens de sa copine.

    « T’as déjà entendu parler du site internet hanté ? »

     

     

     

     

     

    [à suivre ...]



     

  • L'offre d'emploi.

    Les portes se sont ouvertes.  J’ai pris place. Il y en avait comme chaque mercredi matin. Dans cet immeuble, où j’effectuais une mission de secrétariat en intérim,  le personnel à majorité féminine et multipare plébiscitait cette journée pour chômer dans le cadre de leurs temps partiels. Contrairement à l’habitude, je n’avais pas à supporter la promiscuité de l’une d’elle : son parfum capiteux ou fleuri, la démarcation du fond de teint à l’orée de ses oreilles, les paquets de mascara aux coins de ses yeux, le bracelet qui teinte au poignet et le coup de sac à main dans les tibias à chaque fois que l’ascenseur marque l’arrêt. Le plus agréable résidait dans l’inexistence de conversations futiles ou l’exposé du succès sur le chemin de la propreté du petit dernier, qui n’importait finalement à personne d’autre qu’à la génitrice.

    Ce matin là, était même tout à fait exceptionnel, nous n’étions que deux à jouir de l’espace et de la quiétude que l’absence de toute femme me procurait. J’avais beau partager avec elle mon sexe, je ne ressentais qu’agacement  et lassitude à son contact. Par plaisir, je n’en côtoyais que très peu. Seules deux amis d’enfance, que la maternité n’avait pas transformée en donneuses de leçons sur la lactation, le portage, les couches lavables et la puériculture en général, trouvaient grâce à mes yeux. Elles avaient même le bon goût de ne pas occulter la notion d’éducation sous un amour guimauve, qui transforme rapidement le moindre enfant en dictateur tapant du pied pour un jeu de Pokémon. Elles ne se contentaient pas d’être simplement mère, femme dévouée, employée de bureau, et préféraient le statut d’individu avant tous ces autres rôles qu’elles endossaient  bien souvent en râlant. Roter à la terrasse d’un café en ma compagnie ne leur faisait pas peur, ce qui m’inspirait une rare tendresse à leur égard et un sentiment de confiance absolue.

    Pour autant, je me méfiais des hommes. La plupart mentaient pour arriver à baisser ma culotte et écarter mes jambes. Je les remarquais dans le bus du matin, se rincer l’œil sur mes cuisses, mon cul et mes seins, me déshabillant du regard, implorant intérieurement qu’enfin soit conçue la paire de lunettes qui rendrait possible de voir par transparence, à travers les vêtements. Boycottant avec ferveur les artifices d’usage chez la femelle humaine, mes ascendances scandinaves et africaines me gâtaient par nature entrainant moult compliments dénués de sincérité et dont je me foutais la plupart du temps. J’avais même subit une tentative de viol l’hiver dernier dans une ruelle. Au milieu des poubelles d’un restaurant chinois. Depuis,  j’avais pris des cours de Krav maga.

    Globalement, je n’aimais pas les gens. Etais-je pour autant un monstre de cruauté ? Je ne le pensais pas, dans la mesure où un nombre considérable d’individus revendiquait eux aussi cette position autour de moi, sur internet, le samedi après midi dans les grands magasins…

    Mon compagnon d’ascension ne m’avait pas lancé un regard depuis notre départ, et semblait absorbé par la lumière rouge qui courait de chiffre en chiffre au dessus de la porte en acier. Il était raide et droit dans son manteau de laine noire. Le néon se reflétait sur la peau lisse de son crâne et le cuir bien ciré de ses mocassins. L’odeur de son après-rasage me chatouillait les narines sans les agresser. Alors le contemplant sans retenue, je me fis deux réflexions qui me rendirent quelque peu nerveuse :

    -  Je n’avais jamais vu cet individu dans la tour.

    -  Ses paupières restaient immobiles. Ses yeux ne clignaient pas du tout, de façon flagrante.

    Encore trois étages avant d’arriver au niveau de mon bureau. Malgré les prises que je savais infliger, la peur s’était immiscée sur ma peau de métis, dans une chair de poule macabre. J’intimai à ma respiration de ne pas s’emballer mais ne pus m’empêcher de toucher nerveusement la bride en cuir de mon sac à main porté en bandoulière. Mes pensées volaient contre ma volonté vers de fatals dénouements qui sentaient le canard laqué périmé et la soupe de nouilles froide. Mais à l’instant où le signal sonore tinta pour annoncer l’ouverture imminente de la porte, le grand chauve sous mes yeux s’évapora.

    Je me suis ruée sans attendre sur le palier. L’open space était désert. Sur tous les écrans plats des ordinateurs  qui affichaient habituellement le même fond d’écran, à savoir le logo hideux de la société, j’ai distingué une horloge sans aiguille qui cédait  dans un fondu artistique sa place à un sablier qui ne s’écoulait pas. Ma nervosité s’intensifia en angoisse lancinante. J’ai alors songé à contacter le service de la sécurité et me suis avancée prudemment  vers mon poste de travail derrière un comptoir faisant office d’accueil. Le passager de l’ascenseur se tenait assis sur ma chaise et tripotait ma souris.

    « Vous avez un sérieux problème Mademoiselle. Le temps est arrêté pour maintenance. »

    Une sueur froide coula entre mes omoplates. L’homme avait la voix douce et pourtant je me sentais menacée par cette annonce surréaliste. Etait-il fou, psychopathe, tueur en série ?

    « Ni l’un ni l’autre. Je suis le chef de la maintenance du temps. »

    « Mais comment … »

    « J’entends vos pensées voyons. Cessez de faire l’imbécile et prenez conscience de la gravité de votre situation : vous êtes morte. »

    A cette sentence incroyable, j’ai pris la fuite sans réfléchir, en hurlant comme dans un film à suspense américain où le scénario impliquerait beaucoup trop d’hémoglobine. Le souffle court et persuadée d’être vivante je m’engouffrai dans l’ascenseur, appuyant de façon démente sur le bouton de fermeture, déterminée à fuir cet endroit, quitte à faire une croix sur mes indemnités de fin de contrat fort proches.

    Dans l’antre de la cabine, un sentiment de sécurité m’envahit assez pour faire retomber légèrement la pression, laissant la place aux larmes que la peur avait jugulé jusque là. Dans quel guêpier m’étais-je encore fourrée ? Etait-ce une blague de mauvais goût de mes collègues ?  Impossible. Et enfin, pourquoi l'ascenseur montait-il alors que j'avais désespérément enfoncé la touche correspondant au rez-de-chaussée ?

    La lumière rouge s’approcha du chiffre du dernier étage, inaccessible sans une carte magnétique que seuls les membres de la direction du groupe possédaient. Il parait que cette mesure a été appliquée à la suite d’un vol plané de trader. Le numéro cinquante trois s’est illuminé de sang et pourtant l’ascenseur n’a pas cessé sa course immédiatement, comme s’il accédait à un niveau supérieur. Curieusement à ce moment, j’ai imaginé que des câbles cédaient et la chute vertigineuse que cela entrainerait.

    Un vent frais me tira de ma torpeur. Le silence aussi. Je quittai doucement l’ascenseur. Il m’avait amené sur le toit. Je ne savais pas qu’il était possible de le rejoindre par cette voie. Le panorama était impressionnant. L’ombre de la plus haute tour du quartier d’affaires s’élevait dans mon dos et m’écrasait de toute sa splendeur de verre. Face à moi, toute la banlieue s’étendait sur des kilomètres. Calme. Paisible. Pas un véhicule ne bougeait sur le périphérique, malgré la fluidité apparente du trafic. Sur le parvis à ma droite, la foule des travailleurs restait également immobile, les pigeons statufiés dans l’air au dessus d’elle. Les nuages figés dans le ciel.

    « Vous me croyez maintenant, Mademoiselle, quand je vous explique que le temps est en maintenance ? »

    De nouveau, le voilà à deux pas de moi. Etrangement ce curieux spectacle incroyable a fait fuir toute trace de terreur et de crainte. Tout soupçon de caméra cachée aussi.

    « Alors je suis morte. », ai-je pensé.

    « Oui. Ca n’arrive que rarement. Depuis que je suis à la maintenance du temps, j’ai entendu parler de trois cas comme le votre Mademoiselle. »

    Surprise par cette réalité abrupte plus qu’effrayée, je me suis assise comme un sac de patates tombe à terre. De tout mon poids. De toute ma hauteur. « La douleur n’existe plus après la vie. » me suis-je dit.

    « Effectivement. La parole non plus. La pensée suffit. »

    « De toute manière, je n’ai pas envie de discuter avec un bas de pantalon à pinces impeccablement repassé. »

    « On m’a informé que vous étiez caustique. Je vous trouve drôle Mademoiselle. »

    A cet instant, j’aurai voulu hurler à plein poumon. Non pas pour lui répondre, mais juste pour me vider de la nouvelle. Sauf qu’aucun son n’est bien évidemment sorti de ma gorge. Comme il m’avait prévenu.

    « Comment suis-je morte ? »

    « Eh bien, techniquement lorsque nous procédons à une maintenance de zone, nous la quadrillons pour en empêcher l’accès grâce à quelques subterfuges, comme des grèves, des embouteillage, une mauvaise météo, des contrôles de gendarmerie… Puis nous stoppons le temps. Pour les vivants c’est indécelable car nous avons le pouvoir de le prendre à notre guise sans que cela n’influe sur leur perception. La seule chose que nous ne pouvons maîtriser, reste l’acier lorsqu’il chute à l’instant où nous entamons précisément la procédure. Il se trouve que la plateforme suspendue de l’entreprise de lavage de vitres s’est écrasée sur vous Mademoiselle. »

    « Mort à la con. Et qu’est ce que je fous là alors ? »

    « La rareté de cette configuration de cessation de vie fait qu’avant de disparaître purement et simplement comme tout le monde à sa fin, vous transitez ici quelques instants dans la procédure de maintenance. En fait j’ai une dernière proposition à vous faire avant le néant… un contrat à durée éternelle en tant qu'assistante. La prochaine mission est à Milan. Tentée Mademoiselle ?»

    « Non merci. Je n’aime pas les gens. Vous inclus. »

    Le chef de la maintenance attendit qu’elle explose comme une bulle de savon et ne soit plus jamais une entité pensante, avant de clôturer sa procédure de maintenance. Il fit son rapport habituel sur un formulaire bleu. Il en rédigea un second sur l’incident exceptionnel qu’elle avait représenté, regrettant que le hasard ait écrabouillé une jeune conne, plutôt qu’une dame distinguée, bien comme il faut, qui elle, n’aurait pas eu l’outrecuidance de refuser ce poste de rêve. Le moment n’était pas encore venu de cesser de réclamer une assistante à sa direction.