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  • La roue.

    En ouvrant les paupières, j’ai espéré follement durant un instant,  ne plus être ici. Comme à chaque fois que je m’extirpe de mon sommeil peuplé de ces rêves, pâles copies de ma vie d’avant. J’ai jeté un œil par l’ouverture, dans le plastique vert pomme dont est composé mon abri, rien n’avait changé. Tout était pareil. Désespérément idem.

    Avant j’étais facteur. A vélo. J’aimais ma tournée et mes habitudes. Voir la vieille Mme Carter m’attendre avec impatience. La faire sourire avec une carte postale de ses petits enfants ou entre apercevoir un fugace instant,  sa déception de n’avoir que des publicités. Croiser le père Monroe avec son sachet de chouquettes et sa mâchoire vide de fausses dents,  parce que trop chères à s’offrir sans mutuelle. Les enfants de l’école maternelle et primaire qui jouent à la balle au prisonnier ou à la corde à sauter dans la cour de récréation. Sans oublier Mademoiselle Madison, la jolie fleuriste que j’avais tenté de séduire avant d’apprendre qu’elle avait une relation avec la barmaid du PMU, la fille Buren, ce dont son vieux père ne se doutait pas, mais ce qui n’était un secret pour personne au village. J’aimais mon rôle, ma place dans cette communauté. D’autant plus que je n’ai que rarement eu le déplaisir d’apporter de mauvaises nouvelles. Comme si cette population perdue au fin fond d’un vallon fertile était béni des Dieux. Moi je venais de la grande ville entourée d’usines agroalimentaires où ça pue tout le temps le cadavre de poulet. J’avais espéré cette mutation avec une ferveur teintée par la crainte de ne pas être accepté, de rester l’étranger. Une semaine après avoir intégré mon poste, j’avais déjà oublié cette angoisse tant tout à chacun m’avait réservé le plus bel accueil.

    Tout cela me parait si lointain maintenant.

    Assis dans les copeaux de bois dont le contact m’est de moins en moins désagréable du fait de l’habitude, je repousse au fond de mon abri la chaussette géante qui me sert de lit et de couverture.  Il y a peu de temps que j’ai compris qu’il s’agissait d’une chaussette. Un jour où comme d’habitude, je m’embêtais à en mourir, je l’avais sorti de l’abri pour la secouer et la plier, en me disant qu’un peu de rangement me divertirait. J’avais alors remarqué qu’elle n’était pas droite comme un sac de couchage, la chose pour laquelle je l’avais prise au début. Ce constat m’avait finalement peu étonné compte tenu des circonstances de ma détention et à la fois rendu perplexe, qui pouvait bien avoir de si grands pieds ? Et de si grandes aiguilles à tricoter ? Car sans aucun doute, ma chaussette avait été faite main. Par de gigantesques mains.

    Comme toutes les fois, où je m’éveille, la petite gamelle jaune est remplie à ras bord de croquettes en forme d’épaisses pailles d’or à la framboise. Sauf qu’elles ne sont pas aussi délicieuses dans la mesure où elles ne goûtent rien. Ma réserve d’eau n’a par contre pas été renouvelée pour le moment, j’ai l’impression que c’est tous les deux ou trois jours que cela est fait. Par qui ? Je ne sais pas. Tout se passe pendant mon sommeil et sûrement à travers la grille en métal gris du plafond que je ne peux malheureusement atteindre (ce n’est pas faute d’avoir essayé). D’ailleurs, heureusement que je l’ai facile, le sommeil, car ici la lumière ne s’éteint jamais. Elle est blanche et puissante, la même qu’on utilise dans les blocs opératoires.  C’est tout du moins la comparaison qui me vient à l’esprit pour la définir.

    Et il y a la roue.  

    Comme le reste de mon nouveau territoire, elle est en plastique. D’un bleu turquoise qui s’harmonise parfaitement avec le vert pomme de mon abri. Le même vert que le sol sous les copeaux et que le bas des parois.  Avant que celles-ci ne se transforment en plexiglas transparent au travers duquel je ne distingue rien d’autre qu’un blanc rendu aveuglant par la lumière éclatante. 

    La roue.

    J’ai hésité quelques temps avant d’en faire, c’était au dessus de mes forces. Bien entendu pas de mes forces physiques : le vélo m’a sculpté des mollets parfaitement musclés et la nourriture bien qu’insipide, semble m’apporter tous les nutriments et vitamines nécessaires à ma santé. Je parle de ma force morale. Emprisonné sans aucune raison, sans aucun contact humain et sans autre chose que mon slip sur les fesses, avec cette roue à hamster géante … il ne faut pas avoir un quotient intellectuel extraordinaire pour comprendre que je suis considéré comme un animal domestique.

    Mais par qui ? Et pourquoi ?