02.02.2012
Le blog hanté. (1ere partie)
« Les filles ? Nous allons partir ! »
Madame Dame se tenait au pied de l’escalier dans le vestibule, une main aux ongles vernis de carmin profond posée sur la rampe en bois blanc. Ses cheveux d’un roux flamboyant étaient pour l’occasion relevés en un chignon fouillis et vaporeux ; ainsi les perles que son mari lui avait offert pour leurs 10 ans de mariage, mettaient en valeur la finesse de son cou et son port de tête gracieux. Le drapé de sa robe de soirée vert émeraude soulignait l’harmonie que son corps avait conservée malgré les années grâce à deux séances hebdomadaires de gymnastique suédoise. Les sandales à hauts talons dont les brides s’enroulaient autour de ses chevilles, finissaient de parfaire avec élégance sa silhouette.
A ce moment précis, Monsieur Dame revint de la voiture dans le coffre de laquelle il venait de déposer, à l’insu de sa femme, une petite valise contenant leurs affaires de toilette. En la préparant, il avait estimé inutile d’y ranger leurs pyjamas. Quand il poussa la porte d’entrée vêtu de son smoking haute couture, il ne put qu’admirer sa beauté. Un large sourire se dessina sur son visage aux traits réguliers. Il était certain qu’elle serait enchantée de la surprise qu’il avait préparée pour son anniversaire avec la complicité de sa fille Anna. Après le ballet russe, ils iraient souper dans ce prestigieux restaurant quatre étoiles. Puis au lieu de regagner la maison, il la conduirait dans le plus beau palace de la ville où il avait réservé une suite pour la nuit. Rien n’était trop beau pour l’amour de sa vie.
Ils s’étaient rencontrés vingt quatre ans auparavant, lors d’un accident de la circulation. Un camion chargé de plusieurs tonnes de clémentines corses s’était retourné sur l’autoroute et l’avait bloquée plusieurs heures. Le chauffeur s’en était sorti indemne, la plupart des fruits aussi et malgré leur abondance sur la chaussée aucune victime n’avait été déploré. Il avait fallu toute la matinée aux forces de l’ordre pour ramasser la récolte et permettre aux automobilistes de repartir. C’est dans ce contexte extraordinaire qu’il avait repéré ses yeux bleus clairs et sa chevelure de coucher de soleil. Il n’avait pas hésité à l’aborder en lui offrant une clémentine, qui avait roulé jusqu’au pied de sa voiture, stoppée à quelques mètres de la remorque allongée en travers du tronçon. Elle avait tout de suite été sous son charme. Comme une évidence. Rapidement mariés après cet accident coloré, ils avaient eu un fils, Alan, aujourd’hui expatrié au Chili et Anna.
« Les filles ? Dépêchez vous de descendre, nous allons finir par être en retard ! » Cria de nouveau Madame Dame dans la cage d’escalier à l’attention de sa fille et de sa copine Lisa, venue pour l’occasion passer la nuit à la maison.
Les deux adolescentes apparurent enfin sur le palier du premier étage, affichant une moue qu'on ne sait faire qu'à quatorze ans. Celle qui signifie que tout est ennui, surtout les parents. Anna avait hérité du physique avantageux de sa mère. Sa copine Lisa en revanche, n'avait pas été gâtée par la nature : rondelette, cheveux gras et filasses, vilaine peau, appareil dentaire et un nez à signer sur le champ un crédit pour lui payer une rhinoplastie. Anna n'avait naturellement pas besoin d'un tel faire-valoir à un âge où séduire est une préoccupation primordiale. Cependant, elle savourait assez cyniquement l'atout que sa compagnie lui procurait : la garantie que les garçons ne regardaient qu'elle, mais aussi la confiance qu’elle inspirait à ses parents et lui permettait de ne pas toujours se trouver à l’endroit où elle prétendait être. Elle était son meilleur alibi.
Lisa lui vouait en retour un culte à en faire pâlir un chef religieux et les scientologues. Cet amour effrayant lui faisait pardonner toutes les crasses et les méchancetés d'Anna, qui savait cruellement souffler le chaud et le froid pour la retenir, malgré son attitude ambivalente. Elles se connaissaient depuis l’école primaire, mais ne se fréquentaient en réalité, que depuis l’entrée au collège, où un peu perdues dans un nouvel établissement, elles avaient été, l’une pour l’autre, un visage connu et rassurant.
« Nous y allons. Une pizza au fromage décongèle sur le comptoir de la cuisine. Faites attention avec le four, n'oubliez pas de l'éteindre quand vous aurez terminé. Et vous n'invitez pas de garçons ! Me suis-je bien fait comprendre ? » Gronda Monsieur Dame qui n'avait qu'une confiance relative en sa fille et les adolescents en général.
«Oui Papa ! »
«Oui Monsieur ! »
S’empressèrent-elles de répondre en souriant d'une façon qu'elles espéraient angélique mais pas au point d'avoir cet air de se moquer, qui déplait tant aux adultes.
Après les dernières recommandations d’usages et un clin d’œil échangé entre le père et la fille dans le dos de la mère, les parents s’en allèrent ; et les deux copines, le nez collé à la fenêtre, regardèrent les phares disparaître dans l’allée de la résidence pavillonnaire cossue.
Certaines d’être enfin seules, elles se précipitèrent dans la chambre d’Anna. Les murs étaient recouverts de posters de vampires et de publicités pour produits de luxe, arrachées des magazines féminins de Madame Dame. Il y régnait un joyeux désordre d’habits abandonnés en boule sur la moquette beige, de cahiers de cours en pile instable sur le bureau, de tubes de gloss et de vernis à ongles en pagaille sur la coiffeuse en rotin blanc.
Anna ouvrit sa penderie pleine à craquer et exhuma de derrière des boîtes à chaussures un pack de bières tièdes à la téquila. Elle en donna une à Lisa qui hésita un instant à l’accepter, pour finalement porter le goulot de la bouteille à ses lèvres. Elles discutèrent un peu des derniers ragots du collège en consultant Facebook, quand à vingt heures trente précise, Anna ordonna à son amie d’aller préparer le dîner, tandis qu’elle se connectait à Skype pour joindre son petit copain.
Lisa n’opposa aucune résistance face à cet ordre. Elle n’aimait pas vraiment Kévin, ni savoir qu’Anna lui montrait ses seins face à la webcam, sans être certaine qu’il n’était pas en compagnie d’autre garçons bien planqués hors du champ pour apprécier le spectacle. Car Anna avait une très belle poitrine, qu’elle admirait parfois à la dérobée dans les vestiaires de la piscine ou du gymnase avant les cours de sports.
La pizza fut cuite en une vingtaine de minutes, le temps pour elle d’explorer la salle de séjour, ses nombreux bibelots de prix et les titres sur les tranches des livres soigneusement alignés dans la bibliothèque. Elle vida sa bière dans l’évier, incapable de la finir et fit couler un peu d’eau pour que personne ne le remarque. Elle fut tenter d’appeler Anna comme Madame Dame l’avait fait plus tôt au pied des escaliers, mais elle s’abstint, sachant pertinemment qu’elle pourrait mal réagir d’être interrompue au milieu d’une pause sexy prise exprès pour cet abruti de Kévin.
Elle patienta encore un quart d’heure, quand enfin Anna la rejoignit.
« J’ai fait l’amour sur internet ! » s’écria-t-elle ravie.
« C'est-à-dire ? » lui demanda Lisa avec une mine circonspecte
« T’es vraiment trop une gamine ! Mais bon si tu veux tout savoir, je me suis mise nue devant Kévin qui l’était lui aussi et on s’est masturbé ensemble… j’ai fini sous ses encouragements avec le manche de ma brosse à cheveux dans la chatte ! C’était trop bien ! Un jour tu verras, tu sauras ce que c’est qu’avoir un petit ami et de faire du sexe. C’est naturel de toute manière de faire ça pour un garçon qu’on aime. »
Lisa ne répondit rien, abasourdie par la description. Depuis le temps qu’elles se connaissaient, Anna parvenait encore à la choquer, tout en l’excitant et en la rendant malheureuse à la fois.
« T’imagines pas comment on a faim après l’amour ! Bon t’as préparé la pizza ? »
Elle lui tendit une assiette avec une généreuse part recouverte de fromage fondu et elles dînèrent toutes deux devant une série américaine, où des acteurs de trente ans jouent des adolescents.
Vers vingt deux heures, elles regagnèrent l’étage et se mirent en pyjama. Dans la salle de bain, d’un air innocent, Anna demanda à Lisa si elle n’avait pas un peu grossie. Elle en eut les larmes aux yeux mais tint bon devant son amie. Elles préparèrent la chambre pour la nuit en installant un matelas pneumatique au pied du grand lit d’Anna. Cette dernière lui expliqua qu’elle préférait dormir seule, mais que si elle avait été Kévin, les choses auraient été tout autrement. Lisa encaissa une fois de plus.
Il n’était bien entendu par encore question pour les deux adolescentes de s’endormir, alors elles s’installèrent sur le tapis poilu au centre de la pièce et commencèrent par consulter quelques sites consacrés à leurs idoles sur l’ordinateur portable d’Anna, recouverts de stickers roses et pailletés. Mais comme aucune mise à jour n’avait été faite depuis leur dernière visite plus tôt dans l’après midi, elles finirent rapidement par ne plus savoir quoi faire et s’ennuyer.
Quand soudain, la chambre fut brusquement plongée dans la pénombre, à peine éclairée par l’écran de l’ordinateur qui bascula sur la batterie. Elles purent constatées, en regardant par la fenêtre, que tout le quartier était en proie à une coupure d’électricité.
Lisa frissonna et replia ses jambes sous elle.
« T’as peur du noir ? » lui demanda Anna tout en allumant une bougie parfumée à la fraise qui trainait sur sa commode.
« Non. Non. »
Anna vit dans ce flagrant mensonge une occasion de bien s’amuser aux dépens de sa copine.
« T’as déjà entendu parler du site internet hanté ? »
[à suivre ...]
14:44 Publié dans Fiction | Commentaires (11) | Tags : fiction, 1619 mots, je crois que je regarde trop de films d'horreur



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Commentaires
hâte de lire la suite.
Quelle salope cette Anna
Écrit par : Meyilo | 02.02.2012
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Georges | 03.02.2012
Écrit par : Aurélie | 02.02.2012
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Georges | 03.02.2012
Écrit par : punisheuse | 03.02.2012
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Georges | 03.02.2012
Écrit par : DarkGally | 03.02.2012
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Georges | 03.02.2012
Hâte de lire la suite et j'espère qu'elle va manger cette petite connasse d'Anna ;)
Écrit par : Gaëlle | 03.02.2012
Répondre à ce commentaireTu écris vraiment très bien !
Écrit par : Mlle Mimosa - Lydie | 13.02.2012
Répondre à ce commentaire(merci pour le compliment !)
Écrit par : Georges | 14.02.2012
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